Dans le métro
Ça m’avait pris d’un coup cette lubie d’aller à Paris, de prendre le métro aux heures de pointe pour savoir s’il était possible de faire un voyage intérieur au milieu de la foule, parmi les gens. Et c’est ainsi qu’arrivé à Paname, je pris le métro, de la porte de Clignancourt, direction la porte d’Orléans. Dire qu’il y avait du monde, oh que oui, je fus mêlé à un troupeau pénétrant dans cette voiture, me disant que je ne ferai pas cela tous les jours, me sentant un élément de bétail embarquant chaque jour pour une routine mortellement ennuyeuse, pour un boulot d’esclave, pour payer un loyer, pour survivre et non vivre. J’eus l’impression, pressé contre tous ces anonymes s’agglutinant dans une voiture de métro, que personne ne se connaissait vraiment, que chacun se foutait de son voisin. J’avais le sentiment que plus une ville est grande plus elle contient d’individus solitaires, vivant avec leurs soucis, ne se préoccupant guère de leurs voisins. Un individualisme provoqué par la routine abrutissante. Imaginez une ruche de dix millions d’abeilles vivant toutes individuellement, égoïstement, indifférentes à la communauté qu’elles formaient, seulement préoccupées par leur bien-être individuel. Il aurait un goût bizarre, ce miel, vous ne trouvez pas ? Là, quand la rame arriva, que s’ouvrirent les portes, je m’engouffrai à l’intérieur et me dépêchai d’aller m’asseoir à une place libre. Aussitôt installé, je pris mes aises, je fermai les yeux, les mains croisées sur le ventre et je souris, prélude indispensable à tout voyage intérieur. A peine les yeux fermés que déjà je descendis une colline, franchis d’un bond un ruisseau et montait sur la colline de l’autre côté. Quand j’eus atteint le sommet, je m’arrêtai quelques instants pour étudier le paysage baignant dans un clair-obscur. Il n’y avait ni route, ni chemin, ni piste aussi je me lançai dans ce monde étrange, en évitant les rochers, les épineux, les arbres morts et les sables mouvants surtout. Je me souviens de ce voyage intérieur dans lequel je marchais et mis le pied dans des sables mouvants pour aussitôt m’enfoncer quand, brusquement, un bras surgit de la gangue et cherchait à agripper ma jambe. Jamais plus je ne suis sorti aussi vite d’un tel piège. Vous comprendrez pourquoi dorénavant je reste prudent. Quand, au bout d’environ une heure de marche, j’aperçus un monticule au loin, surmonté d’une colonne en pierres taillées, carrée, couleur sable. M’approchant, je vis que chaque face de pierre était gravée de signes que je reconnus, pas tous, mais la plupart. Il y avait mon signe, le « voile embrasé », celui de Joanna, la « Colombe paisible », le vaccin divin, le signe de guérison, le signe de la cellule, de la résurrection, de la joie et d’autres dont j’avais oublié la signification mais qui figuraient tous en bonne place dans le Livre Vivant. Un sentier brillant partait de cette colonne, je le pris, pour parvenir à un autre monticule, surmonté de la même colonne, gravée des mêmes signes. C’est ainsi que je connus sept colonnes identiques en tout point. De la septième partait toujours ce même sentier brillant que je pris et qui me mena jusqu’à cette petite colline surmontée d’un monument, presque semblable au Panthéon, mais bien plus petit, et aux colonnes de section carrée. Le centre du plafond était éclairé par une lumière puissante ; pourtant, il n’y avait aucune lampe, aucune ampoule, un plafond nu qui faisait juste ma taille, et quand je me mis au centre, je fus submergé d’un afflux d’images, de visions d’évènements de ma vie, de cette petite existence ; c’est ainsi que je me vis bébé, bambin, gamin allant à l’école primaire, la peur au ventre. Je revécus ainsi pendant quelques secondes toute ma vie, en une avalanche de visions. Cela s’éteignit quand je quittai le monument, empruntant toujours ce sentier lumineux, on aurait dit qu’il était d’argent. Ce sentier me ramena à mon point de départ, à cette colline que je descendis doucement, franchissant d’un bond le ruisseau quand je fus intrigué par une présence derrière moi. Me retournant, je vis une petite fille, habillée d’une robe bleue, aux grands yeux verts et qui me faisait signe de venir la rejoindre. Je remarquai également cette petite corne qu’elle avait au milieu du front. Puis, derrière elle, un peu plus loin, un homme, avec ces mêmes grands yeux verts, cette corne au milieu du front. Il me faisait signe lui aussi de venir le rejoindre.
Quand soudain, la rame stoppa net, entre deux stations. Ouvrant les yeux à cette première réalité, je découvris que nous étions dans un tunnel, dans le noir. Cet arrêt ne dérangea nullement les passagers, blasés, habitués à ce genre d’incident. Quand la lumière se fit, je vis un homme assis devant moi, un presque clochard d’une cinquantaine d’années. Il portait une veste aux poches décousues et un ciré par-dessus, un pantalon en velours usé et des brodequins sans lacets. A voir ces habits usés, je me dis qu’il avait dû en connaître des bancs, des trottoirs, enjambé par l’indifférence des gens toujours pressés, des urbains robotisés, androïdes d’un pouvoir idiot. Quand nos regards se croisèrent, je sus instantanément tout sur cet homme qui, trente ans auparavant, avait fui le foyer conjugal, s’étant retrouvé du jour au lendemain au chômage. Il avait fui femme et enfant avec la honte et depuis tout ce temps avait erré par ci, par-là, trouvant refuge dans quelque centre d’accueil et se nourrissant tant bien que mal, survivant grâce à quoi, c’était un mystère. Intrigué, intéressé par cet homme, j’y allais prudemment pour ne pas le heurter. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes dans un petit bar, porte de Clignancourt, moi devant un café et lui dévorant un croque-monsieur. Je lui dis qu’il avait toujours cette boule au ventre, ce vide, ce manque, comme un coup de poing donné au corps par l’âme réclamant un soin, exigeant de combler ce manque et que sa fille avait exactement la même blessure. Je lui dis où habitait sa fille, à Colmar, qu’elle était mariée et avait deux enfants, une fille, l’aînée de 8 ans, et un garçon de 6 ans. Son mari était pâtissier, en plein centre-ville, pas difficile à trouver, non ?
Nous prîmes le métro jusqu’à la gare de l’Est, je lui achetai un billet, le fis monter dans le train alors qu’il était tout tremblant, submergé par l’émotion.
Quand le train s’éloigna, je filai à la gare Montparnasse, pour prendre le train et rentrer à la maison. Quinze jours plus tard, je reçus un courrier, une grosse enveloppe contenant quelques photos d’un père heureux à côté de sa fille et entourant de ses bras de papy deux petits enfants heureux d’avoir un tel papy qui chaque soir ou presque leur racontait une histoire. La longue lettre qui accompagnait ces photos, je pourrais vous la lire, vous l’écrire mais je ne pense pas être capable de faire ressentir à un lecteur une telle émotion, une telle ferveur. Aussi je vous laisse imaginer cette apothéose, ce geyser de joie, cette éruption de Vivant, je suis sûr que vous pouvez y arriver.
Michel Labeaume