Expédition
A un moment donné, tu verras le paysage changer. Tu entreras dans une jungle épaisse et au bout de plusieurs jours, tu découvriras à l’ouest deux sommets imposants, si sublimes qu’ils te paraîtront célestes. Ces deux sommets, celui de la Pureté et celui de l’Honnêteté te seront inaccessibles car tu te seras trompé de chemin. Néanmoins, inconsciemment tu seras poussé à continuer à te frayer un passage dans cette jungle d’où surgiront, au loin, ou tout près, derrière un rocher, au sommet d’un arbre, des cris, des hurlements ridicules, des boniments proférés par des créatures mi-humaines, mi-clowns. Tu ne courras aucun danger. Ces créatures ne sont violentes que par leurs incessants borborygmes remontant de leur météorisme abdominal, et les flatulant de leur bouche chargée, leur langue raidie par des siècles de langues de bois, autrefois beaux discours alliant la souplesse et l’agilité et devenus, au fil du temps, ces borborygmes flatulés. Quand ils te verront, ils se dresseront hauts et fiers, face à toi, ces sauvages, tenant une lance à la main au bout de laquelle est sculpté un micro. Fric ! Fric ! vont-ils soudain entonner haut et fort tout en sautillant sur place. C’est leur cri de victoire ! Fric ! Fric ! vont-ils chanter, ou plutôt aboyer tout en t’entourant pour t’amener jusqu’à leur village, leur royaume qu’ils disent, te le montrant avec fierté, ce village perdu dans la jungle et qui se compose de cases en torchis et en paille. Tu verras, tu seras surpris par leur nom, celle-ci s’appelle Neuilly, l’autre à côté avenue Foch, et toute une rangée de cases bien alignées nommée Champs-Elysées. Ils t’entoureront, toujours en aboyant leur cri de ralliement Fric ! Fric ! Te feront marcher sur ces Champs-Elysées jusqu’au bout où se détache la grande case du grand chef. Arrivés devant l’entrée de la case, ils se tairont, tout en mettant un doigt sur la bouche pour te dire de la boucler tout en réajustant leur tenue, une vieille veste de costume autrefois sur mesure mais là montrant la démesure de leur ridicule, leur bermuda en peau de lapin et aux pieds des sandales faites de lanières fixées sur des semelles Louboutin. Vous pénètrerez dans le saint des saints ! Et tu le verras, ce roi, ce potentat enfouissant sa masse graisseuse dans un trône qu’il ne quitte plus, si ce n’est pour se lever et aller s’asseoir sur une chaise percée apportée solennellement par des conseillers au masque de vautour, pour se vider les tripes de tout cet excrémentiel ! Tu le verras, puisant sans cesse dans une corbeille des beignets qu’il mastique avec délectation tout en foutant plein de morceaux et de miettes sur son torse adipeux, luisant de morgue et de suffisance. Et te prosternant, tu lui murmureras Sire ! Alors tu l’entendras hurler, son visage devenant écarlate : C’est Majesté ! Tu comprends misérable vermisseau ! C’est Majesté hurlera-t-il, la face cramoisie de fureur et crachant des miettes de beignet. Qu’on l’emmène, je déciderai de son sort, se refonçant dans son trône auquel sont agrippés ses conseillers-vautours, impassibles, raides comme la justice. Tu seras conduit en prison, cette case plus solide, faite de rondins et tu seras surpris par le nom dont ils l’ont affublée : Maison du Peuple. A l’intérieur, c’est l’obscurité seulement hantée par des petites flammes qui, au centre de la case dansent allègrement. Tu t’allongeras, tu t’endormiras juste après avoir entendu ces sauvages de la tribu des Politiks entonner leur cri de ralliement fric ! fric ! Tout en préparant le totem, ce poteau de torture autour duquel ils vont danser toute la nuit. Mais ce sera peine perdue car le lendemain matin, ils trouveront la case prison vide, le feu éteint, la cendre froide, froide comme ce destin fabriqué à dessein, à grands coups de torchis et de boniments. Réveille-toi mon petit compagnon ! Le jour est déjà bien levé. Et tu ouvriras les yeux, ébahi, époustouflé par la beauté de ces deux sommets qui nous attendent, nous ouvrent les bras. Un long chemin nous attend, mon petit compagnon, un chemin qui montera dur parfois mais qui donc aurait l’audace d’empêcher deux pèlerins d’accéder à ces sommets d’où ils pourront contempler ces vallées immenses fleuries de firmaments où courent des rivières d’eau-lumière, ou courent des vergers offrant des fruits au goût de rose et de miel ?
Surtout pas ces sauvages qui loin derrière rabâchent leur cri de ralliement : Fric ! Fric !
Deux silhouettes de dos, se détachent de la brume habillant une aurore. Le plus grand, éclate de rire au rêve raconté, vécu par son compagnon. Croyez-moi quand je vous dis qu’il y a des rires qui sont explosion, jaillissement de joie, éruption surgie d’un magma d’énergie de vie. Puissiez-vous les connaître. Nous y avons tous droit.
Michel labeaume