La colline noire
Le paysage qui s’étendait devant moi se dévoilait sans pudeur aucune, montrant, étalant sans vergogne sa nudité, son immense oppression, tout le contraire d’un désert qui lui, clame son silence. Là j’étais face à un genre de toundra, il y faisait froid. Le sol constamment gelé était couvert de tourbières et d’étangs. Du fait du sol constamment gelé, aucun arbre ne pouvait croître, ne pouvant s’enraciner. Balayé par un vent froid, ce paysage n’offrait rien d’attirant, bien au contraire. Seuls parvenaient à survivre des laîches, des mousses, des lichens, des bruyères, tout un fatras de plantes rabougries résistant au vent froid, résistant au temps qui semblait comme figé dans son mouvement, incapable me semblait cette immensité d’évoluer, prisonnière dans une sorte d’aveuglement, d’ignorance, de violence éternelle, de refus même. Je m’avançai, bien décidé à la traverser cette lugubre toundra. A peine avais-je fait quelques pas qu’aussitôt je fus assailli par des hurlements, des bruits de combats. Je distinguai des bruits d’épées, des chocs de masses d’arme sur les armures, des cris de haine, de rage mais avec toujours cette odeur de sang. Toute cette fureur me pénétrait, mais j’avançais toujours, décidé plus que jamais à la traverser, à la laisser définitivement derrière moi, cette Histoire terriblement inhumaine. Après plusieurs heures de marche, luttant contre la force du vent, toujours contraire, un peu comme s’il voulait m’empêcher d’avancer, il voulait me refouler, mais je luttais, parfois courbé, me protégeant tant bien que mal, me réfugiant parfois à l’abri de quelques rochers ou dans un trou pour échapper un peu à ce blizzard qui se déchainait. Et je me relevais à chaque fois, toujours habité par cet élan, cette force qui m’obligeait à affronter cette immensité perdue, immobilisée car enchevêtrée dans ses spasmes, ses convulsions. A un moment, d’autres bruits de fureurs m’assaillirent, toujours des bruits de batailles, de combats acharnés. J’eus même droit à Waterloo, cette soi-disant grande bataille déclenchée par un mégalomane, acharné à conquérir l’Europe. J’entendais le vacarme, la fureur de la charge de la cavalerie française contre l’infanterie britannique. J’entendais cette folie, cette démence de comportements comme traversant un orage. Puis tout cela s’évanouit, je le laissai derrière moi, comme on ferme un livre d’Histoire. Aussitôt ce chapitre fermé qu’un autre s’ouvrit, j’entendais des soldats sortant de leurs tranchées pour attaquer l’ennemi, plutôt le soi-disant ennemi, bien fabriqué par des politiciens, bien concocté dans les bureaux secrets des palais, des gouvernements. Me parvenaient des sifflements de balles fauchant des artisans, des boulangers, des plombiers, des pâtissiers, toute une France autrefois si belle. Et en face c’était pareil, la même horreur, les mêmes aveuglements. Je traversais tant de guerres, tant de violences, qu’il me fallait souvent m’arrêter, me réfugier contre un monticule de terre, pour échapper à ce foutu blizzard qui ne faiblissait jamais. Il m’est même arrivé de pleurer. Pourquoi ? Pourquoi donc toutes ces aberrations de comportements ayant transformé l’humain en zombie ? Pourquoi avoir enjolivé tous ces siècles comme on sème des fleurs dans une ornière, dans des sillons remplis d’ossements et de sang ? Et le paysage changea. Devant moi, une colline noire, un peu comme ces terrils du Nord, aussi immobile dans sa noirceur que l’éternelle fureur laissée derrière moi, le même entêtement, le même acharnement à souffrir et faire souffrir dans une pseudo éternité, fabriquée entièrement par l’obscurité de ces esprits, ces grands esprits ayant écrit l’Histoire, la dictant d’un ton ne souffrant pas de quelque hésitation. Je grimpai la colline. Mes pieds glissaient, s’enfonçaient. Le sol était de poussière noire très fine. En a-t-il fallu des siècles de perfidies, de fourberies, de nuisible pour arriver à ce tas de poussière noire. Là le Temps entrait à l’œuvre, érodant à son rythme cette lourde Histoire, en en faisant une poussière noire, inlassablement. Arrivé au sommet je m’assis sur un rocher. Trop épuisé pour jeter un œil sur ce qui se déployait de l’autre côté. Quand je me rendis compte que depuis que j’avais entamé la montée de cette colline noire, le blizzard s’était tu. Peut-être dépité d’avoir échoué à sa mission qui était de m’empêcher à tout prix de traverser cette désolation Historique, s’en était-il retourné rejoindre ses errances, ne sachant vivre qu’avec sa puissance aussi lourde, aussi pesante que peux l’être un entêtement. Je me levai et m’avançai au bord de la pente qui descendait très abrupte jusque dans une vallée enveloppée dans une brume. Un peu plus loin, je vis tout en m’avançant prudemment, cette plage, et cet océan ! Un océan au sommet d’une colline ! Non mais je rêve ! Et pourtant, non tu ne rêves pas Michel, tu as réussi pleinement cette épreuve alors il ne te reste plus qu’à avancer, sans plus jamais hésiter, sans plus jamais tergiverser. Le bateau t’attend. Ce n’est pas une simple barque, mais une Arche, une belle Arche fabriquée par des mains agiles, par une ferveur si puissante, que si je te disais le temps qu’ils ont mis pour la fabriquer, tu en resterais étourdi ! Mais assez perdu de temps ! Avance ! Avance vers ta destinée, embarque dans cette Arche sur le pont de laquelle t’attendent tant de gens, embarqués volontairement, ayant toujours refusé ce foutu destin qui n’était que noir dessein comploté par des soi-disant puissants. Tu y rencontreras les premiers enfants de cette nouvelle Humanité. Oui je sais, il y a pourtant des vieilles et des vieux parmi ces passagers, et alors, regarde-les sourire, regarde les rire ! Ne sont-ils pas merveilleux tous ces beaux visages ridés par le temps. Quel que soit son âge, un humain qui rit est un enfant. Là où le courant vous emportera, ne posez pas trop de questions, surtout ne soyez pas inquiets. Aucune tempête, aucun ouragan, aucun tsunami pour vous mettre à l’épreuve, car l’épreuve, vous le savez bien, vous l’avez vécue, vous l’avez traversée, elle est derrière vous, empêchée par la colline noire de propager sa lugubre destinée. Ce que vous avez devant vous, vous ne pouvez l’imaginer !
Votre horizon va se découvrir, vous accueillant, saisis de stupeur, abasourdis, émerveillés. C’est uniquement pour cela qu’il faut être patient. On ne fait pas monter sur une estrade éclairée par des spots de 10 000 watts quelqu’un venant de traverser des siècles de noirceur ! Il faut y aller doucement.
Larguez les amarres !
…
Cela faisait déjà un bon bout de temps que nous naviguions dans cette nuit obscure, mais nullement angoissante, bien au contraire. Nous nous laissions bercés par ses clapotis, entraînés dans un sillage rassurant, omniprésent. Le temps calculé, le temps mesuré, nous l’avions laissé derrière, loin derrière. Quand nous fûmes plusieurs à nous réveiller en même temps, intrigués par un changement. Un changement apparemment insignifiant mais néanmoins réel. Nous nous levâmes et montâmes sur le pont. Aussitôt je fus ravi d’être caressé par des embruns. Je goûtais une énième fois à la joie d’avoir réussi, d’avoir osé m’embarquer pour cet ultime voyage. La nuit était toujours aussi noire. Aucune étoile, aucune lumière, si ce n’était que notre certitude qui guidait l’Arche. L’ait était frais, le vent soufflant parfois fort nous obligeant parfois à baisser la tête, mais jamais violent, il nous faisait même rire ce vent. Cette longue nuit obscure que nous venions de sentir se transformer, changer son rayonnement, changer son aura. Nous pressentîmes ce changement. Approchions-nous de l’Aube ? Quand je sentis un enfant se réfugier contre moi. Aussitôt, je l’entourai de mon bras. Je ne savais pas sa nationalité, Israélien, Palestinien ? Russe, Ukrainien ? Druze ? Chiite, Salafiste ? Catholique extrémiste ? Mormon ? Ayant récité tant de fois les versets du Coran ou éduqué sous la menace de quelque dieu impitoyable, intransigeant ? Pour moi tu n’étais qu’un enfant, un enfant ayant toujours serré les dents sous le fouet, sous les coups de bâton. Un enfant ayant toujours eu la conviction de cet Autrement, la conviction bienheureuse comme un phare balayé par des tempêtes, des ouragans et toujours debout et même là, heureux contre moi à présent, frémissant comme moi, envahis que nous étions tous par cette obscure ferveur qui se révélait doucement en nous faisant frissonner de joie n’être que cette Aube nouvelle dont nous sentions les premiers rayonnements, un peu comme des bourgeons sur un arbre fruitier. Quand je sentis s’approcher de moi une femme. Elle réfugia sa tête contre ma poitrine. Je l’entourai de mon bras. Était-elle Afghane ? Avait-elle été punie d’avoir découvert son visage ? Était-elle femme battue ? Femme contrainte de se plier sous le joug serré jusqu’à l’étrangler par des mains mâles et salies par l‘outrancier, noircies de terreurs semées, rougies par le sang éclaboussé ? je vous serrai contre moi, toi l’enfant ayant jeté sa nationalité dans les égouts de l’incongruité, et toi la femme toute tremblante contre moi, mais un frémissement de joie, de bonheur si intense que par moments tu n’y croyais plus vraiment, le rejetant même parfois comme on chasse un importun. Mais la joie du Vivant ne lâche jamais sa prise ! Elle la maintient même sous l’emprise de la torture tant mentale que physique. La délivrance ! l’extase d’être vraiment humain voilà vers quoi approche l’Arche. Et c’est pour cela que vous vous êtes levés mes amis, mes compagnons, mes frères, mesdames et messieurs ayant fui les bonimenteurs, vous n’avez jamais rien connu de pareil, n’est-ce pas ? Ces frissons d’allégresse, cette extase si puissante et que vous empêchez de s’exprimer, tant elle se révèle puissante. Avez-vous si peur d’exploser, de mourir ? Mais que veut dire mourir quand on approche vers le rivage rayonnant des éternités ? Quand on approche de ce l’on a toujours secrètement désiré, ce verbe Être, ce verbe Aimer.
Michel Labeaume