Un fuyard
Il éprouva un soulagement en apercevant la colline coiffée d’une lueur. Il s’arrêta un instant pour souffler. Il avait un point de côté. Il faut dire que marcher 3 jours et 3 nuits durant dans ce no man’s land baigné dans une semi-obscurité ne fut pas pas une partie de plaisir, bien au contraire, constamment harcelé par des ombres sournoises qui, d’une voix douce et enjôleuse lui proposaient de les rejoindre. Cet endroit désertique, sur lequel rien ne poussait si ce n’est que des épineux, des buissons noueux, au sol de poussière noire et de sable, traversé par moments par une bourrasque moqueuse qui faisait voler les buissons, soulevait le sable et la poussière noire, était pour le moins sinistre. Mais là, apercevant la colline coiffée d’une lueur, lui procura un regain d’ardeur et il se dépêcha. Arrivé au pied de la colline, il vit le sentier qui grimpait presque droit, et sans hésiter l’emprunta, obligé de se retenir à une branche, à s’arrêter contre un rocher pour faire une pause tant il était raide. Mais, arrivé presque au sommet, voyant la lueur se faire plus intense, il accéléra et parvint enfin au sommet qui lui aussi était nu, nu de végétation, au sol caillouteux, mais cela faisait moins lugubre, moins sinistre. Alors il aperçut 3 statues imposantes un peu plus loin sur la droite. La première était celle d’un vieil homme en toge blanche et qui tendait son bras droit, main ouverte, paume vers le haut et qui contenait une graine. La deuxième statue, un peu plus grande était celle d’un orateur qui avait la bouche ouverte comme s’il prononçait son discours. Mais à bien y regarder, il vit que ce n’était pas un discours élogieux mais bien plutôt quelque harangue, ça se voyait à ce visage grimaçant, l’artiste avait réussi à créer la hargne, la véhémence qui habillait cet homme. Et un peu plus loin, il vit la troisième statue, la plus grande des trois. Elle représentait un chef guerrier, armé d’une épée qu’il brandissait. Revêtu d’une armure finement ouvragée, d’un casque lui masquant le visage et coiffé d’un rapace, il impressionnait par son allure. Notre fuyard vit alors aux pieds du guerrier des épées, des dizaines d’épées fort bien fabriquées, à la lame si fine, au pommeau d’or, on aurait dit un véritable trésor offert. Il suffisait d’en choisir une, de la ramasser. Il y avait aux pieds du guerrier Almace, l’épée de l’évêque de Reims, compagnon de Roland. Il y avait Balisarde, l’épée forgée par enchantement, Baptisme, l’épée du géant Fier-à-bras, Closamont, l’épée de ce roi sarrasin converti, Corrouge, Courtin l’épée d‘Ogier le Danois dans la légende du roi Arthur. Doloreuse, Durandal, Floberge, elles étaient toutes là, offertes aux pieds du guerrier. Il suffisait de se baisser, de se servir pour être investi aussitôt d’un pouvoir, se sentir puissant. Mais le fuyard n’eut aucune hésitation, retournant près de la première statue qui offrait une toute petite graine, il la prit délicatement, la mit dans sa bourse qu’il avait à la ceinture et, la nouant fermement, il dépassa la statue du vieux sage et prit le sentier qui descendait presque tout droit, juste derrière la statue. A un moment, il se surprit à courir, heureux même mais il dut vite ralentir tant la descente était raide, s’accrochant aux branches, aux taillis, s’arrêtant contre un rocher pour souffler. Il parvint enfin au fond d’une étroite vallée animée par un ruisseau qui, grâce aux pierres qui faisaient son lit, chantait. Il longea le ruisseau, marchant d’un pas ragaillardi dans cette forêt que la lumière parvenait difficilement à traverser. Mais notre fuyard n’en n’avait cure. Plus il avançait, plus il sentait sa force revenir, à croire qu’il venait juste de démarrer sa fuite alors que cela faisait des semaines qu’il fuyait. Au loin, il aperçut dans une petite clairière une maison en pierres, une petite maison aux volets bleu clair avec un banc en granit à côté de l’entrée. La porte s’ouvrit et c’est une dame qui accueillit d’un grand sourire notre fuyard, lui tendant une bouteille d’eau et un sac contenant du pain et quelques fruits. Il prit le tout, en disant merci d’un regard bienveillant. Il dépassa la maison, rejoignit le ruisseau et continua son chemin, son pèlerinage devrai-je dire, ou bien encore mieux, encore plus significatif, son initiation. C’est ainsi que trois jours et trois nuits plus tard, il parvint au pied d’une colline. Il grimpa jusqu’à son sommet, s’arrêtant pour inspecter les lieux, ce sommet nu de végétation mais vit un belvédère au loin. Il s’approcha, se pencha par-dessus la barrière en or massif et regarda en bas, tout en bas. Il vit, atrocement surpris des centaines de cadavres qui jonchaient le sol trempé de sang. Il reconnut quelques épées qui brillaient encore, malgré les chairs qu’elles traversaient, malgré le sang qui entachait leur sacré.
Notre fuyard sentit l’audacieux élan surgir de son ventre. Il quitta le belvédère de l’outrance, sans juger, sans condamner, sans mépris et rejoignit le ruisseau-guide qui ne cessait de chanter sur son lit de pierres. Quand l’immense plaine déroula sa virginité, notre bienheureux fuyard s’arrêta, tremblant, secoué de sanglots, de joie qui remontait du plus profond de son être et se libéra, pleurant, riant, les deux à la fois.
Et il se mit au travail en sortant la précieuse graine et ayant bien choisi l’endroit, l’enterra, soigneusement, délicatement un peu comme des pirates enterrent un trésor mais là, ce qu’il venait de semer avait une tout autre valeur que bêtement monétaire. C’était la valeur du Vivant. Et le petit plan surgit du sol nourricier, grandissant, grandissant pour devenir au bout de quelques années cet arbre géant qui offrit à la terre ses fruits, remplis de graines et ce fut une forêt de cent mille arbres qui sortit de terre. Offrant le gite et le couvert à toute une faune, à tout pèlerin-contemplateur, à tout être humain ayant fui les illusions. Dans cette immense forêt qui ne cessait de s’agrandir sans jamais égarer un seul pèlerin, offrant ici une source, là une clairière, un abri dans la pierre, un ruisseau qui chante dans son lit, une maison accueillante, une toute petite maison aux volets bleu clair avec un banc en granit sur lequel on peut voir peut-être, assise et souriante, une charmante petite mamy toute souriante et caressant son chat sur ses genoux, ronronnant de plaisir.
Michel Labeaume