Louise et Lucien
Il fait bon. Le ciel est nuageux mais de ces petits nuages blancs qui courent, emportés par le vent. Autrement c’est l’azur qui règne, un peu pâlot mais c’est déjà bien, Madame Louise, comme d’habitude est assise sur sa chaise devant chez elle. Cette pause d’une heure, parfois deux est un rituel qui lui convient, qui lui est nécessaire même. Elle laisse la porte entr’ouverte. C’est pour Minette, la chatte qui ne va pas tarder, sautant de son fauteuil pour venir faire le dos rond contre sa jambe puis sauter sur ses genoux, patouner avec ses pattes pour se lover dans le tablier et ronronner. En bas, l’église est silencieuse, presque timide dans le creux de cette petite vallée. Elle allait autrefois sonner les cloches mais c’est fini depuis longtemps. Ce que Louise apprécie c’est cette ambiance de calme, de paix, de sérénité et même de placidité quand passe le père Gérard avec ses vaches. Un sourire, un petit bonjour ça vaut tous les discours. Ne rien dire, à peine penser, se libérer de ce Tout précipité juste une heure où deux, regarder les choses, sourire au gens, aux connaissances autant qu’aux inconnus, c’est largement suffisant pour s’habiller de cette quiétude merveilleusement simple. En bas de la rue, il y a l’abreuvoir, bien connu des bovins rentrant à la ferme. Brusquement Louise frémit, tout son corps traversé par un frisson. Alors elle se lève, désolée Minette qui râle et précède sa maîtresse pour aller retrouver son fauteuil. Un quart d’heure plus tard, Louise, chaussée de brodequins et un gilet sur le dos, son bâton en main, traverse la rue pour s’enfoncer dans le chemin qui monte vers le bois. Elle semble décidée, même contente semble-t-il. Quand, après un virage elle voit descendre sur le même chemin le petit Lucien, ce petit lascar qui fait plus souvent l’école buissonnière, toujours en vadrouille, que ce soit au bord d’une mare à guetter les tritons, ou perché dans un arbre fruitier, un cerisier dont il se gave de ses fruits, surveillant les alentours. Alors Lucien, encore en vadrouille ? lui dit Louise en lui souriant. Quand ils se croisent, il s’arrête, lève la tête et lui offre un regard d’un bleu intense au fond duquel Louise croit percevoir la Source. Tu m’accompagnes ? Chiche ! répond Lucien et voilà nos deux compagnons marchant, insouciants, sur ce chemin qui mène au petit bois. Au bout d’un certain temps ils sont tous deux assis sur un vieux tronc couché. Lucien sort un calepin, un bout de crayon et griffonne quelques mots. Louise le laisse faire, le laisse se libérer de ses impressions, ces questions sans réponse, ses réflexions de petit homme voulant n’être que libre. Ce dont il a horreur à l’école, c’est par-dessus tout de l’Histoire, ces chapitres répétés inlassablement, ces grandes batailles, d’ailleurs qu’y-a-t-il de grand dans une bataille venant tout juste de se terminer et laissant un champ jonché de cadavres ? Lucien hausse les épaules, se satisfaisant de la réponse, ce silence qui lui est connivence autant que complice. Mais louise n’y tient plus. Qu’est-ce que tu écris ? Il lui tend son calepin en la regardant avec ces yeux d’un bleu si profond. Elle lit :
L’Histoire de ce Monde est-elle à ce point immonde, salie, encrassée par tant de complots, de jalousies, de duperies, d’artifices utilisés par ces gens de pouvoir, utilisés, réutilisés jusqu’à ces dépôts de gerbes au pied d’un monument au mort, et à peine se retournant, tournant le dos aux noms gravés, les voir aller préparer la suivante, qu’elle soit simple conflit ou holocauste ou génocide, peu importe, qu’il n’y ait qu’un innocent à terre c’est déjà un de trop. Ils ont beau parler d’honneur, ces puissants, ces gens de pouvoir, quand l’innocent git à terre ayant servi les desseins de quelque tyran, de quelque despote, autocrate imbu de lui-même, il n’y a plus d’honneur ! Il n’y a que gâchis de Vivant, toutes leurs harangues, leurs décisions arbitraires ne sont que gabegie de temps. Tu m’entends Monde immonde ! Ecoute ce silence Humanité, il te murmure cette vérité, tu es issue qui que tu sois, quelle que soit ta couleur de peau, quelle que soit ta condition, humble ou misérable, milliardaire ou mendiant, grand propriétaire ou vagabond vivant d’expédients, tu viens de la même Source, tu foules une planète qui est un diamant et la vandalisant, l’enlaidissant par tes convoitises, ta cupidité, tu ne la vois que caillou, simple caillou jeté dans ce chaos qu’est l’univers. D’un diamant tu en as fait une mine à ciel ouvert. Quel fripouillerie !
Louise est subjuguée, sidérée par ces écrits, pondus par un chenapan, un vaurien qui fait de ses jours l’école buissonnière, abandonné à lui-même mais visiblement satisfait. Refermant le calepin, elle le rend à Lucien. Tu en as beaucoup comme ça, lui désignant le calepin ? Une dizaine du moins je crois. Est-ce que tu peux m’offrir ce plaisir de les lire tous et même si tu le veux bien, je les garderai en lieu sûr. Lucien répond d’un grand sourire auréolé d’un regard d’azur. Je comprends à présent dit-elle, alors qu’ils ont repris leur marche, je comprends ô combien ton école est buissonnière, est vivante, tu ne peux plus t’en passer de ces cours donnés par ces Maîtres œuvrant dans le silence que ce soit en pleine forêt, dans une clairière, au bord d’un étang, sur un sommet ou dans une vallée lointaine accueilli par des nomades qui ont le même sourire. Lucien, je suis enchanté d’avoir fait ta connaissance dit Louise alors qu’ils arrivent au bois, un petit bois perdu en pleins champs. Ils pénètrent dans ce bois, accueillis par le frémissement des feuillages, le froissement des branches et les lueurs accrochées comme des brindilles ici et là, sur un hêtre, un chêne, un bouleau, donnant à ces lieux une aura de mystère se dévoilant à peine, juste pour attirer, comme un clin d’œil complice. Vraiment, l’école buissonnière enseigne le Vivant. Mais qui sont ces maîtres, ces enseignants, sont-ils de ce Monde oui bien d’un ailleurs que l’on peut déjà deviner comme n’étant que splendeurs, immensités dont l’opulence de lumières aveuglerait ces puissants de ce Monde immonde. Il faut du temps au temps pour pénétrer, passer le seuil des éternités. Je ne puis vous dire pourquoi louise a voulu aller dans ce bois. Y’a-t-il une source cachée, des petites maisons de fées ou de lutins bien dissimulées au creux de racines ou dans un lit de mousse ? Peut-être, et même probablement. Ce n’est pas interdit que je sache de rêver. Le jour où ils mettront des radars hyper sophistiqués sur les sentiers de nos rêves, il sera temps de se lever, de dire ça suffit gens de pouvoir, laissez-nous vivre ! nous voulons vivre vous entendez ! non pas exister pour ces impôts, ces cotisations, ces rigueurs mais vivre non pas à cent à l’heure mais à cette allure qui nous convient, nous permet de contempler, d’échanger, partager. Nous avons la possibilité d’être riches de ce Vivant, alors vos banques, vos plans épargne-retraite vous pouvez vous les mettre où je pense. Et cet adage qui dit : on ne peut vivre d’amour et d’eau fraîche, ne serait-ce pas quelque banquier sournois qui l’aurait pondu entre deux chèques encaissés, la bave aux lèvres et les doigts manucurés mais griffes, serres de rapace.
Sur le retour, Louise et Lucien sifflent joyeusement, marchent d’un bon pas, prudent tout de même, Louise n’a plus vingt ans. Elle raccompagnera Lucien jusque chez lui. C’est la maman qui ouvrira, surprise par le rayonnement de joie qu’irradient ces deux-là. Il faut dire qu’ils sont pauvres ces gens, le père ouvrier agricole, la mère se battant chaque jour pour faire bouillir la marmite. Elle reçoit bien de l’aide, mais à chaque fois elle est autant heureuse que honteuse. Il lui est même arrivée de dire merci en pleurant à ce voisin lui offrant un panier rempli de fruits et légumes. Lucien n’hésite pas, il saute dans les bras de sa mère Alors que Louise remonte la rue, retourne chez elle retrouver Minette et ses souvenirs mais cette-fois là c’est différent, elle se sent rajeunie même. Elle éprouve une joie de gamine, explosant dans son ventre. Finie la mélancolie, la nostalgie Elle a beau avoir 80 ans passé, elle n’en est pas moins une jeune fille ayant croisé la route d’un maître d’école buissonnière. ET ça, ça fait du bien. Le soir déroule sa nappe de pastels sages sur ce village paisible ô combien. Même le vent s’est endormi, l’Ouest se parant de couleurs flamboyantes. Les rues se vident, peut-être quelque ouvrier agricole rentrant tard, en sifflant lui aussi, le râteau sur l’épaule. Oui, il me semble bien qu’il s’agit du père de Lucien, heureux d’avoir passé une belle journée et allant retrouver les siens, son épouse si fragile mentalement à qui il faut apporter constamment de l’attention, comme à une fleur en pot et que dire de ce fils courant les rues, chapardant dans les vergers quand ce n’est pas dans un jardin. Aux débuts, il le grondait lui ordonnait d’aller à l’école mais il a fini par abandonner, par céder lui aussi à l’appel discret de ce Maître mystérieux, malicieux même. Le repas sera comme d’habitude frugal, une soupe poireaux pommes de terre avec du pain rassis mais c’est si bon trempé dans la soupe. Apparemment rien n’a changé, une même journée routinière et pourtant, si on y regarde de plus près, cette journée n’a pas été comme les autres, d’un côté une famille pauvre mais visiblement heureuse, le père et la mère enlacés, s’endormant paisiblement, le petit Lucien lui est déjà parti dans un autre Monde, parcourant ces sentiers de lumière pour la cueillette du Vivant. Tanis qu’un peu plus haut, Louise s’endort, déjà sur le seuil d’un rêve chatoyant, avec Minette qui couchée sur elle, ronronne sur la couette.
Toute Nuit respire le Vivant, se fait cocon, protégeant les sommeils et les songes, en en prenant soin comme on tient à la prunelle de ses yeux, jusqu’à l’Aube. Chaque jour est joyau pour un somptueux collier. Combien auras-tu de joyaux au bout du compte, Quelle question stupide ! Il y a tant de seuils à passer pour emprunter tant et tant de chemins de lumière. Eh Mort ! Tu peux disparaître, aller retrouver ton néant d’où t’on extrait tant d’ignorants ! Tu peux abandonner ta faux, elle n’intéresse même plus ces ferrailleurs et autres brocanteurs, préférant collectionner ces joyaux, ces jours nouveaux, ces aubes nouvelles resplendissantes ô combien ! De l’existence temporelle ils ont réussi à en faire un tremplin, un élan les projetant dans le Vivant.
Quand la Terre sera à nouveau diamant, retrouvant sa brillance, sa plus belle eau, elle sera visitée par des êtres devenus eux aussi joyaux et c’est ainsi que peut croître l’élan, le grand Mouvement, et pas autrement
Michel labeaume