Buissonières

Buissonnières

Un jour, un jour banal, horriblement banal, un jour comme un nôtre (j’ai le sens du collectif), un jour où Dame routine avait, une fois de plus posté ses vigiles dans l’allée de ma maison, vigiles vigilants munis de filets à papillons (les grands maîtres savaient qu’il me prenait souvent l’envie d’aller butiner la déraison), un jour dis-je, où l’actu alitée avait toujours le thermomètre dans le Q (Quand cessera cette pandémie ? Quand reviendra la croissance ? Quand les dominants minés cesseront-ils leurs mauvaises manies de manipuler l’opinion) ? Je me décidai à oser l’évasion. Ainsi, pendant que dans les poulaillers, ça caquetait dur en regardant la télévision, écran d’arrêt provoquant de graves blessures dans la pie-mère, voire même le bulbe conjonctif, le cortex prémoteur, rendant le téléspectateur aussi vivace d’esprit qu’un footballeur après le match, je montai au grenier. Enjambant des vieilleries qui, même en y jetant un bref coup d’œil, firent remonter en moi des émotions oubliées, enfouies dans ma mémoire, j’ouvris le vasistas, y lançait une corde et Vive la liberté !

Déjà je me sentis affranchi, coquin, égrillard, désinvolte et léger comme un paon-du-jour devant une grande surface bercée de rayons salvateurs et produisant tant et tant de nectars que j’allais me laisser aller à une ivrognerie sans la moindre honte, le moindre souci moral, et l’extase en éclosion dans mon cœur de nouveau-né.

Devant moi se déroulait une scène des milliards de fois répétée mais toujours aussi magique : le lever du jour. Une aurore où les couleurs se mêlaient avec naturel aux premiers pépiements des oiseaux, aux frémissements dans les charmilles, au tremblement doux des hauts feuillages pris dans une brise d’éveil. Il y avait encore ici et là des parfums de nuit, abandonnés ou oubliés par de mystérieuses créatures. J’avançais, calme et serein, sur ce large chemin, ancienne voie ferrée couverte d’arbres, telle une haie d’honneur dont j’étais l’invité. D’ailleurs, je sentis dans mon dos une main amicale m’invitant à poursuivre cette promenade, ce pèlerinage vers une autre Liberté. Cela fait des années que je sais, je sens être accompagné par des êtres d’une autre vibration et ils sont devenus mes guides, mes camarades, mes chers amis. Ne vous méprenez pas, la seule drogue que je m’autorise, c’est la joie du Vivant. L’homme actuel est une partie rescapée de lui-même. C’est dire qu’il s’enlise, se perd. Si je suis seul ce matin, je suis quasiment certain que bientôt nous serons des milliers. Même plus. Que n’est-il temps de passer à autre chose que vouloir être une grande puissance. Nous sommes vivants sur un trésor et les dominants sèment la mort pour trouver des richesses…Ce n’est pas marcher sur la tête, mais pas marcher du tout. Il y en a encore trop qui, plutôt que d’affronter les épines de la vérité, préfère le confort du mensonge. S’il y en a qui pensent être les seuls êtres vivants de cet univers, ils sont un peu comme ce cancre dans une salle de classe vide alors que les autres sont passés à un autre niveau. Au retour, je me sens neuf, ragaillardi. Prêt à affronter cette lourde routine, aussi lourde que stupide. Le papillon s’est enivré de nectar. Il va affronter les chasseurs de trophées. En arrivant à la maison, j’allume la télé, me fais un café quand le variant omicron fait irruption dans mon salon vomi par des hommes et des femmes-troncs. Nom de Zeus, j’éteins la télé, ouvre la fenêtre pour aérer quand un papillon vient se poser sur le rideau. A la prochaine semble-t-il murmurer. Je souris, lui fait un clin d’œil et vais affronter cette mortelle randonnée qu’est la routine des zombies soumis à des vampires avides.

M.L.

 

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