L’homme des bois
On était en automne, tôt le matin. Dans une forêt humide de brume, se tenait debout l’homme des bois. Il était en train de se raser avec un coutelas bien aiguisé comme un rasoir et avec lequel il faisait des dégâts, chez les lapins, les blaireaux et les putois. Oui, car il lui arrivait même de dévorer quelque putois qu’il grillait à peine, enfournant sa proie dans sa bouche à l’haleine fétide, aux dents puissantes et poussant un grognement de plaisir, de puissant. Parfois même, il lâchait un rot magistral qui traversait la forêt si bruyamment, faisant peur aux randonneurs qui s’empressaient alors de fuir ce rot, cette exhalaison tonitruée se dispersant dans les bois, voire au-delà. Et comme digestif il poussait son cri, son hurlement qui faisait trembler les branches et les buissons. Justement, soudain il entendit un bruit venu d’un houx juste à côté, pas loin. D’un bon, d’un seul il fut dessus, happant sa prise, un pauvre hérisson, dont les cris « iiil ! iiik ! iiik !, témoignaient de la terreur. Il la brandit, la contempla, la pauvre bête étranglée dans cette main si puissante. Mais ayant déjà mangé juste avant de se raser, il jeta le hérisson qui ne s’attarda pas, disparaissant dans les fourrés, se planquant sous un tas de feuilles mortes. L’homme des bois, ayant fini de se raser descendit dans son bunker, aux trois quarts enterré et qui lui servait d’abri, ce bunker qui devait dater de la première guerre, ou de la deuxième, peut-être bien de la troisième ou alors de la quatrième, était infesté par une odeur si prenante, si atroce mais c’était son parfum, à cet homme des bois, alors il s’en accommodait, il en était même fier. Il prit quelques affaires, une hache et un sac qu’il fixa à sa ceinture et qui lui servait de rangement pour ces mûres, ces myrtilles, ces fruits des bois dont il raffolait. Il sortit de son repaire avec une idée fixe. Il marcha ainsi, évitant les chemins de randonnée, les sentiers de bûcherons, toujours méfiant à l’égard de ces gens, toujours soupçonneux à l’égard des promeneurs qui, quand ils passaient non loin de l’homme des bois, tapis derrière un buisson, ils se sentaient soudain agressés par une puanteur et qui les obligeait à presser le pas, à s’éloigner le plus vite possible de cette fétidité. L’idée fixe qui avait surgi dans cette tête hirsute, le harcelait tout le long de sa marche. Il rejoignit ainsi des congénères, aussi laids, aussi puissants, aussi velus que lui. Tous vivaient dans des bunkers planqués, à demi enterrés discrets et jamais approchés par des promeneurs, des randonneurs ou des cueilleurs de champignons. La forêt était riche, jonchée de ces devoirs de mémoire en béton armé. Bientôt ils furent rassemblés ces hommes des bois, dans une petite clairière, quand notre homme des bois, aux rots tonitrués parla à ces congénères. Leur faisant état de son idée géniale, s’introduire chez les civilisés, discrètement, puis faire politique et gagner du fric ! A cette proposition aussi sotte que grenue, répondirent tous ces hommes des bois si poilus, aux bras comme des branches de chênes, aux cuisses comme des troncs en poussant un grognement, à l’unisson, tous trouvant géniale cette idée d’aller jouer dans la cour des grands. Ils passèrent le reste de la journée à se baigner dans un étang discret, caché derrière la lisière, connu d’eux seuls et de la faune qui, d’ailleurs venait s’abreuver avec méfiance. Combien de fois un sanglier, un chevreuil, s’étaient fait prendre par un homme des bois qui planquait, connaissant l’heure à laquelle venait s’abreuver ces animaux. Le soir arriva. C’est bien propre que sortit de l’eau cette horde sauvage. Et tout en promettant de se revoir, ils se séparèrent bien décidés à se glisser discrètement jusqu’au sommet du pouvoir, pour user de la politique pour se faire du fric. Et ils y parvinrent, ces bougres, ces sacripants. Ils réussirent à se glisser dans les grandes écoles, dans les amphis où l’on préparait les puissants de demain. Ils se glissèrent, s’intégrèrent si bien dans ces partis politiques, ces mouvements, dans ces assemblées nationales qu’ils oublièrent d’où ils venaient, d’où ils étaient issus. Ils avaient quitté leurs forêt sauvage pour se noyer dans cette populace blablatant à outrance, pérorant, s’écoutant parler, le verbe haut et fort, si fort que parfois l’homme des bois se souvenait de son passé d’homme libre, un souvenir si fugace mais si puissant qui lui arrachait quelques larmes. Ce jour-là, la discussion portait sur le budget mais l’homme des bois déguisé en politique, les poches pleines de fric, ne participait pas aux débats. Il avait la nostalgie de son existence d’homme des bois, attrapant une proie, un hérisson ou un putois qu’il dévorait, à peine cuit. Non, décidément, la langue de bois, il n’en voulait plus. Aussi un matin, après sa douche et son petit-déjeuner, il fuit, il courut même à perdre haleine pour retrouver sa forêt, son bunker et espérait que d’autres congénères aient eu la même révélation et fuyaient comme lui dans la même direction, celle de cette forêt, celle qui les protégeaient des bonimenteurs, des parvenus, de tous ces gens trop bien costumés, ô combien factices et usant jusqu’à l’excès de cette langue de bois si venimeuse, si hypnotisante. Un beau jour, ils se retrouvèrent tous au bord de l’étang, se saluant, s’étreignant, se remerciant à grands coups de grognements, heureux d’avoir eu la présence d’esprit fulgurante qu’ils s’étaient fourgués dans un piège stupide. Ils ont fui la langue de bois, ces hommes sauvages se rasant avec des coutelas bien aiguisé qui leur servait pour cueillir une proie dans un fourré, hérisson ou putois, peu importait. Et ils lâchèrent en même temps, tous ces hommes des bois, un énorme rot qui se fit tsunami sonore, se ruant hors de la forêt, envahissant les villes, les mairies, les églises, les palais, les assemblées. Les langues de bois s’arrêtèrent. Le langage de la forêt se répandant parmi tous ces civilisés, empêtrés dans leurs boniments, autant coupables que victimes. Une onde sonore si puissante que la statue de la liberté, à New-york lâcha son flambeau. Cela fit un grand plouf dans l’Hudson. Mais à bien y réfléchir, n’est-on pas simplement innocents car assommés d’ignorance et de pseudo-réalité si bien martelée, rédigée par ces médias et ces pouvoirs mal-voyants. Dire qu’il suffirait d’une fulgurance surgie de notre esprit et murmurant : que fais-tu encore là ! Va rejoindre cette forêt. Tu y seras accueilli à bras ouverts. Que n’est-il temps de t’extirper de ce piège, mon enfant !
Michel Labeaume