L’arbre qui marche
Je marche toujours. D’ailleurs, j’ai toujours marché aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain, je marche dans ma tête. J’ai toujours marché. Je me souviens à peine sorti du ventre de ma mère, je me suis glissé en bas du lit, j’ai trottiné à 4 pattes jusqu’à la salle de bain puis suis revenu tout frileux, enveloppé dans une serviette, j’ai sauté sur le lit pour me réfugier contre ma maman, m’endormir puis me réveiller, pour marcher, marcher depuis quelque temps plus dans ma tête que sur mes jambes. A cause de ma maladie. Quand je marche sur mes jambes, j’ai les pieds dans la glu. Je me trimballe tant bien que mal, m’accrochant au bras de mon épouse. Alors je compense tout cela par une marche dans ma tête. Je ne marche pas sur la tête, ça non, je ne suis pas fou. C’est le monde qui l’est, complètement cinglé, avec tous ces dirigeants ne pensant qu’au fric. Moi, je me sens comme un arbre fruitier qui marche dans la forêt. Chacun des fruits qu’il porte est un ami et régulièrement, depuis quelque temps, je perds un fruit. Pas plus tard qu’il y a quelques jours, j’ai perdu un beau fruit. Sacré Bernard qui sous des airs bourrus était resplendissant d’une générosité, était somptueusement humain, comme les scouts, toujours prêt à donner un coup de main. Encore un fruit de perdu. Mais ce fruit, cet ami n’appartient qu’à lui-même. Les fruits n’appartenant pas à l’arbre mais au Vivant. L’amitié est le fruit d’une rencontre, d’un échange, d’un partage. Rendez-vous compte d’un arbre de vie, un arbre fruitier voulant garder ses fruits jusqu’au bout, égoïstement ! Quelle erreur ! Quel gâchis ! et depuis quelque temps j’en ai perdu des fruits, Bruno, Jean-Claude, Michel, Christian, Alice, Suzanne, Michelle, Daniel, Annick et j’en perdrai d’autres encore de ces fruits si bons, si beaux mais jamais plus je ne cesserai de marcher dans ma tête. J’ai même quelques réminiscences de vie antérieure durant laquelle j’ai marché, c’est vous dire ! Mais vers quoi est-ce que je marche, poussé par quoi ? Marcher vers un destin à la con, passer la ligne d’arrivée, salué par un drapeau à damiers ! Mais puisque je vous dis que je marche, je ne cours pas (ou plus). Chaque pas que je fais est pour moi une découverte, une révélation à Soi-même. Je suis un arbre fruitier qui marche dans la forêt et qui perd un à un ses fruits. Il arrivera bien un moment où n’ayant plus de fruits, n’ayant plus que des branches pourries, je trébuche contre une racine et m’étale de tout mon long pour ne plus me relever, finissant en morceaux dans un panier pour réchauffer une petite maison et ses habitants, des gens riches de vie et pauvres en même temps, à qui j’offrirai une dernière fois, un youpi en un craquement de bois sec brûlant dans ces flammes du Vivant.
Je ne suis qu’un arbre fruitier qui marche dans la forêt
Michel Labeaume