Voyelle

 

 

Elle s’appelle Voyelle. Elle vit seule, depuis longtemps. Trop longtemps. Elle supporte de moins en moins sa solitude. Seule dans une maison vraiment mal bâtie, toute de guingois, chaque jour elle attend près de la porte. Voyelle attend qu’on sonne. Mais personne. Alors elle se couche et s’endort en revivant ses rêves. Et quand un nouveau jour se lève, l’espoir en elle renaît. Elle attend près de la porte. Voyelle attend qu’on sonne. Mais personne. De plus, Voyelle ne sait ni lire, ni écrire. Elle ne sait qu’être triste. Elle ne sait que pleurer.

Un jour, un inconnu voit une feuille de brouillon à terre. Un peu chiffonnée, il la déplie délicatement et dessus est dessinée une maison. Juste les contours. Pas vraiment belle. Et à l’intérieur, une voyelle. Ce dessin a été écrit par un tout jeune élève qui a fui l’école. Son dernier devoir a été de dessiner une vilaine baraque avec lui enfermé dedans. Puis il a chiffonné le tout et a pris le chemin de l’école buissonnière. L’école de la Vie.

L’inconnu rentre chez lui, pose la feuille sur la table et prend une gomme avec laquelle il efface la maison. Mais pas la voyelle.

Soudain, Voyelle se sent toute bizarre. Elle se sent épiée. Alors elle regarde   autour d’elle et la maison a disparu. Voyelle éprouve un début d’émotion joyeuse. Elle devine que la maison qui a disparu, c’est sa propre solitude qui l’avait construite. Avec une lourde porte. Toujours fermée. Et là, brusquement Voyelle, ouvrant grand les yeux, découvre la liberté. Sa liberté. Elle sourit. Retient un fou-rire en hoquet. Et du haut d’une colline, elle voit arriver en trombe soulevant leurs robes, des voyelles merveilleuses qui viennent la retrouver. Ensemble toutes dansent en rond. C’est un vrai moment de liberté que connaissent toutes ces voyelles. Et ensemble, elles se sentent capables d’écrire des mots de joie, des oui, des oui par milliers et qui éclatent en un feu d’artifice. De la colline d’en face, se dressent d’autres silhouettes. Ce sont les consonnes. Sans courir, la cohorte descend tranquillement mais fermement rejoindre les voyelles.

 Les danses reprennent. Les couples se forment. Le M va vers le A le I et le E, R les rejoint et sans savoir écrire, sans savoir lire, Voyelle découvre le verbe Aimer. Joie se forme. Rire est là aussi, et d’autres mots de Vie éclosent : Amour, Beau, Bonheur, Donner, Marcher, Etre, Sentir, Goûter, Devenir, Eternité. Dans ce coin de campagne perdu un abécédaire s’est ouvert et ses graines a semé. Des corolles éclosent. Par milliers.  L’inconnu qui a effacé la maison n’est rien moins que le grand Silence. Délivrant Voyelle, Il a pansé ses maux. Seul ce Silence peut panser les maux. Tous les mots de guerre, torture, pouvoir, souffrance sont gardés entre parenthèses comme devoir de mémoire. Un nouveau dictionnaire est né. Il est plus léger. Plus fort aussi. Le mot fric lui aussi est gardé entre parenthèses. Politique aussi. On l’a remplacé par symbiose. Cela veut tout dire. Cela peut tout expliquer.

Le grand Silence vient de sortir de chez lui. Il a rangé dans sa grande bibliothèque des Mondes le précieux brouillon devenu parchemin. Il chemine invisible vers les autres planètes habitées pour leur apporter le message : La Terre porte enfin une grande Humanité.

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Commentaires (1)

1. peduzzi 23/12/2016

MAGNIFIQUE!!!!!

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