Myriam

La brume était comme lancinante. De longs rubans dansant langoureusement au-dessus du sol. Pas un oiseau. La nuit n’était pas loin. Une fin de journée comme beaucoup d’autres. Peut-être…Peut-être…Personne dans les rues. Il faisait froid mais sans plus. Quelques lumières ça et là pour désigner quelque once de vie. A l’angle d’une rue une silhouette apparaît. Celle d’un enfant d’une dizaine d’années.  Ca se voit à la taille. Enveloppé dans une capeline sombre, la tête baissée, il s’arrête et semble observer les environs puis avance. D’un pas relativement rapide. Il  tient dans sa main droite un bâton au bout recourbé comme une canne et l’autre bout ferré. Ca fait toc, toc, sur le trottoir. L’épicerie est encore ouverte. A l’intérieur, une dame compte la monnaie que vient de lui donner une petite fille pour un litre de lait. La silhouette dehors s’arrête. L’enfant observe à l’intérieur et surtout remarque les larmes qui coulent et que semble cacher la fillette, honteuse. La dame de l’épicerie l’a vu pleurer mais n’a rien dit. Non qu’elle s’en fichait mais c’est comme si elle savait qu’elle allait recevoir de l’aide bientôt. En sortant, la fillette remonte la capuche de son manteau et s’apprête à rentrer chez elle d’un pas rapide quand le jeune garçon la stoppe avec le bras. Elle a peur.

-          Qui êtes-vous ?

-          Ne t’inquiète pas. Je ne suis comme toi qu’un enfant mais je peux t’aider. Je sais dans quel état est ton père. Il est très malade. Vrai ?

-          Tu  me fais peur !

Le jeune garçon alors éclate de rire. Mais ce qu’il faut noter c’est qu’il n’a pas encore montré son visage, toujours enfoui dans sa capeline. Alors Myriam se calme. Son cœur bât moins fort. Ce rire a vraiment été rassurant. Ses muscles se détendent.

-          Pourquoi tu ne veux pas me montrer ton visage ?

-          Une simple consigne que je te demanderai de respecter. Ne pas essayer de me voir.

-          Tu…Tu veux m’aider ?

-          Quand on a pleuré comme toi tu le fais depuis des semaines, voire des mois, cela ne laisse pas quelques-uns insensibles. Et je suis de ces quelques-uns. C’est tout ! Il faudra que tu fasses entièrement ce que je te demanderai de faire. Es-tu d’accord ?

-          C’est au sujet de mon père ?

-          Bien sûr. Il a donné sa vie à son métier et le voilà bien mal récompensé. Mineur de fond pendant 30 ans. Une gueule noire comme vous dites si bien et le voilà à peine à la retraite que déjà il est cloué au lit proche de la fin. Le charbon a presque eu raison de lui.

Myriam pleure à nouveau. La voilà depuis des semaines au chevet de son père, toute seule, sans personne pour l’aider. Elle tente d’essuyer ses larmes quand le jeune garçon avec le revers de sa main les lui essuie. Myriam a senti la chaleur de son corps. Mais pas une chaleur commune. Quelque chose d’étrange. Avec en plus un parfum. Un parfum de rose. Pour un garçon c’est plutôt bizarre mais bon…

-          Tu vas dès demain matin aller à l’église et tu y demanderas le prêtre. Il va te donner quelque chose. Tu ne le refuseras en aucun cas. Le jeune garçon appuie ces derniers mots.

-          Ok, dit-elle en hésitant.

-          Et je serai à la sortie de l’église. Nous irons faire un tour. Tu verras. On est peut-être en décembre mais il fera beau. Presque chaud même.

Pour la rassurer encore une fois, il lui pose sa main sur son avant-bras et à nouveau la chaleur parfumée de rose l’envahit.

-          Va ! A demain.

Elle s’en va alors et ayant fait quelque 200 mètres, elle se retourne pour voir le jeune garçon. Personne. Personne dans la rue. Seule la dame de l’épicerie qui baisse ses rideaux.

 

Le lendemain matin, il est presque 9 heures quand Myriam se lève, réveillée par la toux horrible de son père. La maladie le ronge. Il n’a plus que la peau sur les os. Sa faiblesse fait mal à voir. Myriam entre dans la chambre et lui donne du sirop. Le regard du père alors comme à chaque fois change du tout au tout. Il est rempli d’amour pour sa fille. De lumière.

Un peu plus tard, elle est dehors et se dirige vers l’église. Décidée mais avec quand même les jambes un peu tremblantes. Sur le rebord d’un mur longeant le trottoir, un moineau sautille et le regarde. Il prend de l’avance et l’attend. Il s’envole un peu se repose un peu plus loin sur le rebord du mur et attend toujours la fillette. En fait, il la rassure. Et veut absolument qu’elle aille à l’église. C’est écrit. Le Pouvoir l’a soufflé à l’oiseau qui l’a reçu du jeune garçon et un lien s’est peu à peu tissé entre ces êtres si différents et jusqu’au prêtre qui, la voyant arriver, sourit.

-          Je t’attendais, lui souffle-t-il.

-          Mon père, qu’est ce qui se passe   ? Que dois-je faire ?

-          Viens et il lui pose la main sur une épaule pour la diriger gentiment à l’intérieur de l’édifice.

Le père se met à genoux et fait le signe de croix pendant que Myriam reste immobile derrière lui, craintive. Le silence est presque oppressant. Dans un coin de l’église, il y a une statue en pierre représentant Saint Christophe mais sans porter d’enfant. Pourquoi ?

Le prêtre se voulant rassurant la dirige vers la statue et lui demande de faire une génuflexion en baissant la tête. Elle s’exécute. A peine relevée, elle ressent dans ses mains une douleur si intense qu’elle n’essaie pas de retenir un cri et en pleurant se libère. Mais la douleur est toujours là. Le prêtre à ses côtés a gardé sa main sur son épaule et la rassure. Puis la douleur s’estompe. Les larmes avec.

-          Tu as reçu un pouvoir. Et tu le sais pourquoi et tu sais comment tu devras l’utiliser. Simplement, l’enfant de Saint Christophe va te guider pour t’apprendre à t’en servir. La douleur que tu as ressentie est comme celle d’un enfantement. En toi est né quelque chose. Tu le feras grandir et ce sera non ton destin, ce mot étant trop lié à quelque chose d’inévitable et lourd mais ton But, ton Afin !

Myriam tient ses mains ensemble avec la douleur presque disparue, lève la tête et regarde l’abbé. Il est bien jeune pour un abbé. Ses cheveux blonds mi-longs lui donnent un air rassurant, surtout avec le bleu de ses yeux lumineux. Il sourit.

Alors elle essaie de sourire aussi puis libérée complètement elle lui sourit comme un enfant à Noël. Il la réfugie contre lui. Sans bouger. Seuls. Accompagnés par un silence merveilleux. Un silence comme on en entend dans le désert. Une clameur sans mot, sans voix.

A la sortie de l’église, Myriam cherche si elle voit le petit garçon mais ne le voit pas. Elle se dirige vers sa maison et à peine a-t-elle entamé sa marche qu’une main l’agrippe à l’avant-bras. C’est le jeune enfant, le visage toujours enfoui dans sa capeline et la tête baissée.

- Viens avec moi

La voix est douce et rassurante. Myriam aussi est rassurée…

L’enfant l’emmènera au bord de l’étang et là il lui montrera les plantes qu’elle doit cueillir et en faire des infusions pour son père. Et surtout, chaque soir, venir à l’église avec un sourire en poche (ce sont les vrais mots prononcés) et l’offrir à  St Christophe. Leurs promenades ensemble dureront pendant une semaine et à chaque fois Myriam avec un entrain de plus en plus évident. Elle aura eu beau essayer de savoir qui il est, une seule réponse :

-          Un Lien.

Le jeune garçon lui apprendra également comment se servir de son pouvoir dans ses mains. De ne surtout pas négliger le mental. Aie un mental actif ! Lui répètera-t-il sans cesse. Et chaque soir, chez elle, seule avec son père, elle lui préparait une infusion avec les herbes cueillies et lui caressait sa poitrine avec ses mains ouvertes, le pouvoir coulant comme du miel sur la plaie invisible mais pourtant béante. Et plus Myriam soignait son père, plus elle ressentait de l’assurance, plus elle mûrissait, grandissait dans la lumière intérieure. C’est dès cette période qu’elle comprit la vraie signification du mot pouvoir : Donner. Et plus je donne, plus je reçois, répétait-elle. Un dimanche, au bout de 7 jours, elle ne vit pas le jeune garçon. Déçue mais sans plus elle alla quand même à l’église et là sa surprise fut grande de voir que Saint Christophe tenait dans ses bras un enfant et qu’au pied de la statue traînait une capeline noire, oubliée, ou jetée. On ne se saura jamais.

 

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